Le présent n’existant que par ce qui l’a précédé, c’est au passé de Sophie Ristelhueber qu’il faut se référer pour suivre le cheminement qui a conduit l’artiste à concevoir et réaliser un projet inédit pour le musée Zadkine. Premier indice d’une aventure possible : le choix fait par Ristelhueber en 1990 d’exposer son travail photographique Mémoires du Lot à l’intérieur de la chapelle des Arques, village d’adoption d’Ossip Zadkine fortement marqué par son souvenir et la présence de sa sculpture. Un tel précédent jouera en faveur du musée, le moment venu, mais Le Luxembourg s’enracine plus loin dans l’histoire personnelle de Ristelhueber.
En effet, la proximité du musée Zadkine -lieu très intime- avec le jardin du Luxembourg, ancienne aire de jeu de son enfance parisienne sert ici de prétexte et de fil conducteur à Ristelhueber pour re-visiter son territoire d’enfance. Une traversée qui, à l’instar de la troublante série consacrée à sa maison de famille Vulaines (1989), n’est pas sans péril et la conduit à rompre avec différents usages de la photographie, ne serait-ce que dans le choix des supports de l’image ou le dispositif habituel de présentation. Minimales dans leur volonté de représentation et monumentales par leur format, les photographies du Luxembourg de Ristelhueber, installées au musée Zadkine, constituent aussi une réflexion sur l’espace. Pénétrant ce lieu de part en part, à l’intérieur comme à l’extérieur, de l’atelier au jardin, elles font mieux que s’y imposer, elles décapent le regard. Et ce faisant, permettent à l’artiste de “ casser ” certains clichés : l’image convenue -souriante et nostalgique- de “ ce cher bon vieux Luxembourg ” ou le côté par trop protégé de l’ancienne demeure-atelier du sculpteur.
Renonçant à “ l’évidence ” du réel et certaine que “ la plus grande vérité réside dans les détails du monde ”, Ristelhueber ne distingue pas son engagement personnel de la mise en forme de sa relation au monde sur le mode descriptif. Et dans cet entre-deux, n’hésite pas à porter son œuvre au cœur des conflits modernes : Beyrouth, Photographies (1984), série d'architectures contemporaines ruinées par la guerre, Fait (1992) œuvre au titre laconique pour nommer le théâtre de la guerre dans le désert du Koweit et Iraq (2001), triptyque représentant des milliers de palmiers calcinés, métaphore d'une armée en déroute. Ce qui rend si bouleversantes les installations photographiques de Ristelhueber c’est que nous sentons s’y évanouir dans la fausse vérité des apparences, toutes nos certitudes visuelles. Quel que soit le contexte de l’oeuvre, historique, géo-politique ou intime, le motif récurrent d’une cicatrice en “ zig-zag ”, tel “ l’image dans le tapis ” d’ Henry James, fait surface. Il traduit à la fois l’ambivalence du geste réparateur et celle du regard désirant, de l’insoutenable conjugaison du malaise et de la fascination (Every One, 1994). Au sein d’une œuvre constituée autour des notions de frontière et de “ territoires cicatrisés ”, de nouvelles ramifications peuvent apparaître à partir de certaine vue plongeante où se dessine une ligne couturée d’arceaux métalliques, fichés au sol du Luxembourg, à des fins de maîtrise et de contrôle de l’espace.
Dans les Détails du monde, titre qu’elle a donné au catalogue-livre publié en 2001 à l’occasion de sa rétrospective au Museum of Fine Arts, Boston, Ristelhueber rapproche sa façon de travailler de celle de l’archéologue (photographier et indexer) et confesse son intérêt quasi obsessionnel pour “ la marque profonde, la surface entaillée ”. Si, comme elle l’a écrit, l’homme parle par ses traces, les plaies qu’il reçoit ou laisse sur le terrain, c’est bien que le courage aussi fait partie de l’acte créateur. Chez Ristelhueber il en est, au même titre qu’une exceptionnelle douceur, un levier.
Noëlle Chabert, Conservatrice du musée Zadkine
Catalogue
Un livre entièrement conçu par l’artiste, dans la collection L’atelier du Sculpteur, accompagne l’exposition. Il comprend un texte inédit de Jean Echenoz, lauréat du prix Goncourt 1999, écrit à l’invitation de Sophie Ristelhueber. 40 pages, 12 photographies en couleur. Edition Paris-Musées, 10Î
Presse
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